Freud et les grandes figures de la psychanalyse

FREUD (Sigmund), grande figure de psychanalyse

Freud, neurologue autrichien, est le fondateur de la psychanalyse

(1856, Freiberg en Moravie, auj. Prîbor, dans l’actuelle République Tchèque – Londres, 1939)

Images de Freud aux différents âges de la vie

Sigmund Freud

Freud, premier psychanalyste, est issu d’une famille de la petite bourgeoisie juive ruinée par la crise. Sigmund n’a que quatre ans quand sa famille s’installe à Vienne. Il y résidera jusqu’en 1938. Après des études secondaires brillantes orientés vers la philosophie, les lettres et les arts, il entreprend ( 1873 ) des études de médecine à Vienne. A l’université il découvre les préjugés antisémites fort courants à cette époque. 

FREUD neurologue

Ses premières recherches portent sur les glandes sexuelles des anguilles. Il devient (1876) aide de laboratoire du professeur de physiologie BRÛCKE et se spécialise en neurologie (anatomopathologie et physiologie du système nerveux). Il fait d’importants travaux sur l’anatomie comparée du système nerveux et sur les encéphalopathies infantiles. Il manque de peu la découverte du « neurone » (dont la dénomination est proposée en 1891 par WALDEYER – HARTZ).

Il se lie d’amitié avec BREUER, pourtant de 14 ans son aîné, qui l’aide moralement et matériellement, car ses seuls moyens matériels ne permettent pas à Freud de continuer une carrière de chercheur.

Freud termine ses études en faculté de médecine (1881). Il entre ensuite dans le service du très renommé psychiatre MEYNERT ( 1883 ) où il mènera des recherches sur les effets la cocaïne (1884). Il en découvrira non seulement les propriétés analgésiques mais il en pressentira aussi  les effets anesthésiques.  Il n’hésitera pas d’ailleurs à l’expérimenter sur lui – même au risque de la dépendance à ce produit.

Nommé Privat – Dozent à la faculté de Vienne (1885), une bourse lui permet d’entreprendre un voyage d’études dans le service du Pr M. CHARCOT à la Salpêtrière où il apprend l’hypnose et la technique de la suggestion avec des patientes hystériques.

La découverte de la psychanalyse

Devenu le collaborateur de J. BREUER, Freud  publie avec lui les Etudes sur l’Hystérie ( 1895 ). Cet ouvrage est mal accueilli dans les milieux médicaux. On y trouve déjà les principaux concepts psychanalytiques : inconscientdéplacementabréactionrefoulement.

Joseph Breuer, un des maîtres de FreudLe livre fondateur de la psychanalyse, écrit par Freud et Breuer

 J. Breuer

En 1896, Freud rompt avec BREUER. Une conférence sur l’étiologie sexuelle de l’hystérie provoque un scandale. Il poursuit désormais sa route seul pendant 10 ans. Son amitié et sa correspondance avec W. Fliess jouera un rôle majeur dans le processus d’autoanalyse qu’il a entrepris. Il se consacre au traitement de ses malades et à la création de la psychanalyse. Il définit le principe du complexe d’Oedipe en 1897. Deux ans plus tard il publie les Souvenirs-écran. 

Convaincu que les névroses sont des affections psychiques sans affections physiologiques résultant des chocs affectifs oubliés, il cherche une méthode pour faire resurgir les traumatismes enfouis : après avoir essayé l’hypnose et le traitement par questions, il a recours aux associations libres et formule la règle de la non – omission (le patient doit dire ce qui lui vient à l’esprit).

En 1900 il entreprend l’analyse de DORA. Il écrit Fragment d’une analyse d’hystérie qui en rend compte. L’année suivante il publie l’Interprétation des rêves (Science des rêves ou Traumdeutung), où le rêve fait l’objet d’une étude scientifique. Grâce à la méthode de l’interprétation des associations libres, on peut découvrir un contenu latent, dissimulé par le contenu manifeste, dont le sens ultime représente l’accomplissement d’un désir infantile. Le rêve, dit Freud, est la voie royale vers l’inconscient.

Etudiant le mécanisme du  rêve, FREUD élabore les notions de censure, refoulement, libido, inconscient. En émergera une autre forme de psychologie : la psychanalyse, une théorie du fonctionnement de l’appareil psychique.

Après un voyage à Rome FREUD fait paraître La psychopathologie de la vie quotidienne. Puis il publie ensuite Trois Essais sur la sexualité ( 1905 ) et le Mot d’esprit dans ses rapports avec l’inconscient.

A partir de 1902, la « Société psychologique du mercredi » regroupe autour de FREUD ses premiers disciples : P. FEDERN, O. RANK, W. STEKEL, et A. ADLER notamment. A partir de 1904, FREUD correspond avec E. BLEULER et reçoit en 1907, son assistant, C. G. JUNG qui fonde  la même année à Salzbourg la « Société FREUD« .

Freud et ses premiers disciples

C’est pour FREUD une victoire : dans le contexte de l’antisémitisme ambiant, Gustave JUNG, fils de pasteur, et psychiatre suisse, fait sortir la psychanalyse de ses limites viennoises et juives. FREUD rencontre Karl ABRAHAM en 1907. En  1908 est fondée la Société psychanaytique de Vienne. JUNG, qui participe au Congrès de psychanalyse Salzbourg (avril 1908), accompagne FREUD et FERENCZI lors de la série de conférences aux Etats Unis sur la psychanalyse (1909). L’année suivante, FREUD fonde au Congrès de Nuremberg (1910), la Société Internationale de Psychanalyse (IPA) « afin de, écrit FREUD, prévenir les abus qui pourraient se commettre au nom de la psychanalyse, une fois qu’elle serait devenue populaire. » JUNG, en qui FREUD voit alors son dauphin, en devient le premier président.

Membres de l’IPA : scissions et ruptures

Avec le développement du mouvement psychanalytique des ruptures et des scissions brouillent FREUD et ses plus proches disciples : Alfred ADLER, Wilhelm STEKEL, Carl Gustave JUNG (1912), ensuite Otto RANK (1924), et même Sandor FERENCZI (1929), pourtant un de ses disciples les plus fidèles et les plus appréciés

Une oeuvre majeure

La psychanalyse est plus qu’une simple thérapie. Elle devient une doctrine qui met en question les idées communes sur la conditions humaine. Elle est une théorie révolutionnaire qui suscitera de l’hostilité (« résistance à la psychanalyse » diagnostiquera FREUD), mais aussi de l’admiration : « Par sa fécondité, dira E. Claparède de l’oeuvre considérable de Freud, elle constitue l’un des événements les plus importants qu’ait jamais eu à enregistrer l’histoire des sciences de l’esprit« .

Entre 1910 et 1920 paraissent des oeuvres fondamentales :

– les Cinq leçons sur la psychanalyse

– Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (le président Schreber)

– Totem et tabou où il entreprend, à l’aide de données ethnologiques, de retracer l’histoire des origines de l’humanité

– Pour introduire le narcissisme

– Deuil et mélancolie

– Introduction à la psychanalyse

Dans Au – delà du principe de plaisir, FREUD introduit la notion de pulsion de vie (Eros) et pulsion de mort (Thanatos), le principe de réalité et le principe de plaisir. Il y propose un nouveau modèle de l’appareil psychique composé du moi, du ça et du surmoi.  

En 1923 on diagnostique un cancer de la mâchoire qui le tourmentera tout le restant de sa vie. Il subira de nombreuses interventions chirurgicales. Il se consacre de plus en plus aux grands problèmes de civilisations. En 1927 paraît l’Avenir d’une illusion. Dans Malaise dans la civilisation (1930) il explique que la civilisation est soumise aux nécessités économiques qui imposent un lourd tribut à la sexualité et à l’agressivité en échange d’un peu de sécurité. En 1930 il reçoit le prix GOETHE. En 1934 les nazis brûlent lors d’un autodafé ses oeuvres à Berlin. Il peut néanmoins quitter Vienne en 1938, après l’Anschluss, grâce à l’intervention de la princesse Marie Bonaparte et de Mussolini. Il se réfugie à Londres. Moïse et le monothéisme paraît en 1939. Il traite imperturabablement ses patients presque jusqu’à sa mort, le 23 septembre 1939 administrée, sur sa demande, par sa propre fille, Anna Freud. 

KLEIN (Mélanie)

Mélanie Klein, disciple de Freud

Psychanalyste d’origine autrichienne

(Vienne 1882 – Londres 1960)

Jeunesse de Mélanie Klein

Mélanie Klein est née (non désirée) dans la famille juive, des Reizes. Sa mère a un négoce de plantes et de reptiles. Son père, odontologiste, meurt quand Mélanie est à peine une adolescente. En 1903, Mélanie épouse A. Klein, dont elle divorcera vingt trois ans plus tard. Elle a eu de lui une fille (qui deviendra comme elle psychanalyste) et deux garçons. Elle analysera un de ses fils entre 1919 et 1926 et en tirera articles et conférences.

Mélanie Klein, psychanalyste, à ses débuts

Vivant à  Budapest depuis 1910, elle y entame en 1914 (année où meurt sa mère et naît un de ses fils) une analyse avec Sandor Ferenczi interrompue par la guerre. Elle reprend une analyse en 1924, avec Karl Abraham qui meurt l’année suivante. Elle achève son travail analytique à Londres avec S. Payne. M. Klein s’est installée en Angleterre était installée sur les consiels de Ernst Jones qui y avait fondé la Société Britannique de Psychanalyse. Elle y enseigne ses théories novatrices : le bon et le mauvais objet, le surmoi archaïque, l’oeudipe précoce et les fantasmes originaires. D’après Anna Freud les concepts d’envie, de gratitude, par là même inutile tout travail avec les parents.

Mélanie Klein, fondatrice de la psychanalyse des enfants

Ce que Mélanie Klein réfute, reprochant à sa rivale de n’être pas freudienne … Ainsi, en 1946 il existe, en Grande Bretagne, deux groupes différents et rivaux de formation des psychanalystes. En 1955, le « Melanie Klein Trust » est fondé.

 Mélanie Klein, portrait

La théorie kleinienne est un remarquable approfondissement  du fameux article de 1925, « Die Verneinung » (La dénégation). Deux concepts majeurs structurent la pensée kleinienne :

– la position schizo – paranoïde, qui combat illusoirement et violemment toute perte

– la position dépressive, qui en prend acte et tente de l’assumer

Deux positions relatives à la perte, au travail du deuil, et à la réparation par rapport aux deux objets psychiques partiels, dont les autres ne seraient que des substituts métonymiques :

– le sein

– le pénis.

Deux objets fondamenatux, enjeux d’une scène imaginaire inconsciente (dite scène maternelle), théâtre d’un  » je-naissant » où ils entrent en relation avec d’autres objets , réels ceux-là : les parents. La réalité externe permet au très jeune enfant ( la quintessence de cet imaginaire aurait lieu entre trois et dix mois ) de s’assurer d’une certaine identité de perception et de pensée entre les objets imaginaires et d’autres plus réels. Pour acquérir des jugements d’attribution et d’existence et maîtriser par là les angoisses auxquelles les pulsions de vie et de mort le confrontent en exigeant de lui des objets réels, ou des substituts imaginaires, pour obtenir une satisfaction.

Mélanie Klein, psychanalyste

Le sein et le pénis, ainsi que leurs substituts réels, partiels ou totaux ( parents, frères, soeurs…), l’enfant peut – il les livrer au jeu des pulsions, alors qu’ils sont pour lui un enjeu attributif et existentiel majeur et qu’il risque, par identification avec eux, de se voir lui – même livré à la violence des pulsions ? Il ne le peut sans discernement qui prend consistance de deux opérateurs défensifs, auxquels succèdent des processus sublimatoires :

– quantitativement : l’objet est fractionné par clivage :  clivage de l’objet  ( multiplication par le clivage)

– qualitativement : le plus petit commun dénominateur répartit tout ce qui est clivé en deux seules catégories : le bon et le mauvais (division par la classification).

D’où accès à des processus de sublimation qui médiatisent les rapports du sujet à la pulsion : introjection en soi, projection hors de soi, identification à ce qui a été introjecté ou projeté. Une élaboration pulsionnelle a ainsi lieu chez l’enfant qui peut s’ouvrir à des jugements d’attribution et d’existence, à des possibilités  identificatoires où l’objet ne prend plus de valeur que de sa perte qui laisse tomber définitivement quelque chose dans l’inconscient : refoulement dit primaire. 

M. Klein, psychanalyste d'enfants

Le moi kleinien et un surmoi féroce sont ici, d’entrée de jeu, confrontés à un oedipe précoce causant le tourment  du sujet avec un sentiment inconscient de culpabilité. C’est par le surmoi que le moi prend valeur de sa perte réelle, ou refoulement, pour qu’advienne un sujet. Pour M. Klein le surmoi est « le point maximal » de la théorie freudienne.  

L’angoisse primaire n’est pas relative à la castration, mais à un désir de destruction primordial, désir de mort de l’autre réel. Désir qui met en scène un fantasme où le sujet détruit le corps maternel afin de s’en approprier les organes et , en particulier, le pénis paternel, prototypes de tous les objets que le corps contient.

M. Klein, psychanalyste

Ce n’est pas seulement l’objet que l’enfant veut s’introjecter, mais aussi un objet ancestral, protecteur. Totémique : dont il est  interdit de jouir. Introjection qui porte donc aussi du mauvais : interdit de l’inceste, angoisse corrélative au désir de le transgresser, culpabilité l’inscrivant dans une dimension morale ( ou culturelle)  et besoin de punition qui en est le processus réparateur. Totem au deux visages ou surmoi, instance archaïque ( originaire et fondatrice ) qui commande et dirige, conduit et sanctionne, attribue et reprend : « Chose qui mord, qui dévore et qui coupe« .

M. Klein, psychanalyste d'enfants

L’oedipe est donc prégénital. Son vécu traumatique n’est symbolisé par l’infans que du discours d’un autre. Le refoulement lui est secondaire et ne se soutient que de la part persécutrice du surmoi dont  le rapport au  sujet est d’identification ( préfigure notamment des ultérieures identifications à l’agresseur ).

Le regard de Melanie Klein

Pour dépouiller la mère de son pénis paternel qu’elle détient en son sein, l’enfant doit traverser une première phase dite de féminité où l’enfant découvre son désir de posséder le pénis du père. En priver la mère veut dire pour l’enfant l’empêcher de produire deux équivalents symboliques :

– l’enfant

– les fèces

Origines du désir d’avoir et de perdre, de l’envie et de la haine. « La mère qui enlève les fèces de l’enfant est aussi une mère qui le démembre et le châtre (…) Elle est déjà, elle aussi, le castrateur. ». Le surmoi doit sa propriété d’être castrateur aux imagos maternelle et paternelle. L’enfant unifie ses deux parents et ne les dissocie que pour nouer des alliances imaginaires quand il  engage ses conflits oedipiens précoces avec eux, dont l’issue possible n’en est possible que par identification au père : pouvoir décisif du surmoi paternel. Quand le pénis devient visible, objet du regard, s’instaure alors une phase narcissique réparatrice car le pénis passe alors du deans de la scène maternelle au dehors du corps d’un autre qui fait office d’un réel qui fait limite à l’imaginaire. Que la mère en fasse les frais, permet à l’enfant de s’y retrouver et apprendre qu’il ne peut recevoir d’elle que ce qui lui manque. Délesté de ce manque, le surmoi peut reprendre signification totémique pour redevenir (plutôt qu’identifiant persécuteur) loi du désir.

 Mélanie Klein, âgée. Dessin

BIBLIOGRAPHIE

La psychanalyse des enfants, 1932

Essais de psychanalyse, 1947

Développement de la psychanalyse, 1952

Envie et gratitude, 1957

FERENCZI (Sandor)

Médecin, psychanalyste hongrois

(né à Miskolcz 1873 – décédé à Budapest 1933)

Sandor Ferenczi, psychanalyste

Les origines

Issu d’une famille juive polonaise immigrée en Hongrie, FERENCZI est une des figures les plus énigmatiques et les plus attachantes des pionniers de la psychanalyse.

Il est le fils d’un libraire qui s’était engagé en 1848, à l’âge de 18 ans, dans le combat dans l’armée des volontaires qui combattaient contre les Habsburgs pour l’indépendance de la Hongrie et qui deviendra l’éditeur d’un des principaux poètes de la résistance hongroise, Michel Tompa, un pasteur protestant. Parmi ses onze enfants, Sandor ( Alexandre ) était son cinquième fils. Sandor perdra son père à l’adolescence. Quand il atteint ses 17 ans et qu’il commence ses études de médecine, sa mère est déjà veuve.  Ferenczi  idéalisera son père et entretiendra des relations ambivalentes avec sa mère.

Durant ses études de médecine et de neuropsychiatrie à Vienne, il ne sera pas un élève très studieux, ce qui ne l’empêchera pas de terminer son cursus en temps normal. De retour à Budapest, il s’installe comme omnipraticien et neuro-psychiatre. Il devient expert – psychiatre auprès des tribunaux et exerce la médecine générale jusqu’en 1910, date à partir de laquelle il se consacrera entièrement à la psychanalyse.

Sa première lecture de L’interprétation des rêves de S. Freud n’avait guère retenue son attention. Collaborateur d’une des principales revues médicales hongroises, on l’avait prié de rédiger une note sur la Science des rêves de Freud. Après avoir rapidement parcourue la Traumdeutung, il refusa, estimant que le livre n’en valait pas la peine…

Par contre c’est à partir de la découverte du test d’association verbale inventé par Jung qu’il entreprend d’explorer la littérature psychanalytique : « il acheta un chronomètre et dès lors, nul ne fut à l’abri de son zèle. Quiconque lui tombait sous la main dans les cafés de Budapest, écrivain, poète, peintre, préposée aux toilettes ou serveur, était soumis à l' »épreuve d’association » (M. Balint, Préface au t. I des Oeuvres complètes de S. Ferenczi).

LE DISCIPLE PRÉFÉRÉ DE FREUD

Dès février 1908, Ferenczi rencontre le père de la psychanalyse qui, très favorablement impressionné par lui, non seulement le charge d’une communication à présenter au 1er Congrès de psychanalyse à Salzbourg (avril 1908), mais l’invite (fait exceptionnel) à passer ses vacances avec lui et sa famille à Berchtesgaden. Dés l’année suivante il accompagnera Freud avec Jung lors du fameux voyage en Amérique.

Ainsi Ferenczi devient rapidement le disciple préféré, et à la fois l’ami, de Freud qui avait même envisagé au début qu’il devienne son gendre : « De nombreux voyages d’été et d’innombrables discussions scientifiques s’en suivirent, dont Ferenczi n’était pas le seul à tirer avantage. En plusieurs occasions Freud mentionne dans ses lettres comment telle ou telle remarque faite au cours de ces conversations l’a aidé à franchir une difficulté. De son côté, Ferenczi, dans ses articles, n’a jamais manqué une occasion d’exprimer sa gratitude à Freud pour la stimulation apportée à quelqu’une de ces idées. » (M. Balint, ibid).

Freud allait jusqu’à dire de lui : « La Hongrie, si proche de l’Autriche géographiquement et si éloignée scientifiquement, n’a produit qu’un seul collaborateur, S. Ferenczi, mais un collaborateur qui, à lui seul, vaut toute une Société. » (S. Freud, Histoire du mouvement psychanalytique, 1914).

Cette proximité n’ira pas sans créer des tensions, croissantes, entre les deux hommes. En effet, « personnalité chaleureuse et rayonnante, (qui) rendait généreusement tous les sentiments, Ferenczi gardera toute sa vie un énorme besoin d’amour : « il lui en fallait toujours plus » ( M. Balint, ibid).

Ferenczi  reprochera à Freud de ne pas comprendre son besoin de « sincérité absolue », de transparence. Rêve d’une relation parfaitement symétrique qui ipso facto installait Freud en position de Père idéal, Autre absolu qui aurait pu tout comprendre et répondre à tout. L’analyse que Ferenczi fera avec Freud ne suffira pas à résoudre  ce problème.

Approchant de la quarantaine Ferenczi, célibataire endurci, était attaché à Gisella, une femme mariée et qu’il avait prise en analyse. Celle – ci, séparée de corps d’avec un mari qui refusait le divorce, était de sept son aînée. Il ne pouvait par conséquent espérer avoir d’enfants d’elle, ce qui était pourtant un de ses voeux les plus chers.  Après être tombé amoureux de Gisella, il éprouvera des sentiments très intenses pour la fille de celle-ci, Elma, en cure, elle aussi, avec lui. Les amours orageuses de Ferenczi attirent l’attention dans la mesure où elles témoignent d’une pratique alors fort peu codée de la psychanalyse.

 

A l’occasion de la controverse Freud  / Jung, Ferenczi réfute les thèses jungiennes dans un important essai critique (Wandlungen und Symbole der Libido).

Quand éclate la guerre en 1914 Ferenczi, en attendant d’être requis à l’arrière, décide d’entreprendre une analyse ( qui ne durera que quelques mois ) avec Freud. : »L’analyse qu’il fit avec Freud lui laissa une impression profonde. Ferenczi appartenait à cette sorte d’hommes qui répondent facilement et de tout leur être lorsqu’il rencontrent de la sympathie et se sentent de l’affinité avec quelqu’un. (…) L’intensité des émotions, transférées et actuelles, fut certainement considérable. » (M. Balint, ibid).

L’effondrement de la monarchie des Habsburg en 1918, aboutit à la création en Hongrie d’un gouvernement progressiste qui confie à Ferenczi la première chair de Psychanalyse au monde, tandis que le décès du mari de Gisella leur permet enfin de se marier.

Parmi les articles cliniques de cette époque (1913) on peut retenir notamment : « Un petit homme-coq » (Oeuvres complètes, t.II,p. 72-78), sorte de pendant théorique au fameux cas du « Petit Hans » de Freud,  où Ferenczi analyse le cas d’un petit garçon de cinq ans qui s’était identifié à un coq (qui fournira à Freud un exemple de totémisme positif).

D’autres articles importants de la période de la 1ère guerre mondiale concernent les rapports entre homosexualité et paranoïa.

Sandor Ferenczi, le disciple bien aimé de Freud

UN THÉRAPEUTE DANS L’ÂME

Comme on sait, contrairement à Freud qui a tendance à voir dans la thérapie analytique surtout un moyen pour explorer le psychisme humain, Ferenczi est un thérapeute dans l’âme. Ce qui le passionne, tout autant que la théorie, c’est la pratique de la cure. 

Ferenczi dénoncera très tôt l’appauvrissement et la stérilisation progressive de la technique analytique : « depuis l’introduction de la deuxième règle fondamentale, les différences de techniques sont en train de disparaître. » (S. Ferenczi, Élasticité de la technique psychanalytique, 1927, OC, t. IV, p.55).

Dans « La technique psychanalytique » (objet d’un exposé à la Société hongroise de psychanalyse en 1918, mais publié seulement en 1919), Ferenczi aborde trois principaux thèmes :

1°- « la nécessité de prêter la même attention au contenu des associations et aux « éléments formels » du comportement des patients en analyse » (M. Balint, ibid)

2°- « l’importance de la nature envahissante des associations » (ibid)

3°- « l’interaction entre le transfert du patient et la technique de l’analyste, c’est – à – dire son contre – transfert » ( ibid).

Dans la dernière partie de cet article Ferenczi explicite la question du « contre – transfert » qui prendra une place croissante dans ses écrits et inspirera de nombreux auteurs post-freudiens (dont Winnicott, ou M. Little).

Dans un premier temps Ferenczi attire l’attention des analystes sur la nécessité de maîtriser leur contre – transfert. Pour lui, « en dernière analyse tout transfert (…) se rapporte soit à la mère indulgente, soit au père sévère, ( ce qui implique ) que tout patient est d’une certaine façon un enfant et qu’un de ses plus chers désirs est d’être traité comme tel par l’analyste.  En conséquence tout analyste doit apprendre à doser, selon le cas, sa sévérité, sa tolérance, son objectivité, ou sa sympathie. Autrement dit l’analyste a une double tâche. D’une part il doit écouter avec sympathie et accepter tout ce que le patient lui offre, pour être en mesure de déduire ou de reconstruire à partir du matériel verbal et du comportement actuel le conflit et les problèmes inconscients du patient; d’autre part il doit avoir la maîtrise totale de ses propres réactions contre – transférentielles. » (M. Balint, ibid).

Dans un article qui paraît quelques mois plus tard sous le titre de  » Difficultés techniques d’une analyse d’hystérie » (1919), Ferenczi avance des arguments qu’il systématisera dans sa future « technique active ». Une fois devenu capable de maîtriser suffisamment les sentiments contre – transférentiels, l’analyste doit pouvoir dans les cas de structures rigides intervenir directement pour « influencer l’interaction entre le transfert du patient et son propre contre – transfert en modifiant ce dernier dans un sens précis » (M. Balint, ibid.).

Ferenczi conclue son article, qui traite de l’impact sur la cure de diverses formes de masturbations substitutive chez une de ses patientes, en précisant qu’il a été « amené à abandonner le rôle passif que le psychanalyste joue habituellement dans la cure, et qui se limite à écouter et à interpréter les associations (… et a ) aidé la patiente à dépasser les points morts du travail analytique en intervenant activement dans ses mécanismes psychiques » ). Le but étant « d’endiguer les voies inconscientes et habituelles d’écoulement de l’excitation et d’obtenir par contrainte l’investissement préconscient ainsi que la version consciente du refoulé » ( (S. Ferenczi, Difficultés techniques d’une analyse d’hystérie, OC. t. III, p. 22)

Ferenczi expérimentera ainsi différentes variantes de la technique analytique, à commencer par la « technique active« , ci – dessus esquissée, qui interdisait les satisfactions et pouvait aussi inciter à affronter les situations pathogènes, mais dont il se rendra pourtant compte qu’elle pouvait aussi renforcer les résistances. Il précisera alors que la technique active s’adresse aux névroses de caractère et qu’elle n’est nullement une déviation par rapport à des règles techniques supposées universelles.

Il tentera alors une forme de relaxation, dont il soutiendra qu’elle est un principe de l’analyse et non une déviation,  pour tenter de corriger les inconvénients de la méthode active. Il n’hésitera pas à explorer une « analyse en état de transe » permettant un travail dans certains moments régressifs. Enfin l’analyse mutuelle  avait pour but d’éviter que les désirs inconscients de l’analyste n’interfèrent dans la cure.

D’une manière générale, Ferenczi aimait travailler en restant fidèle à sa propre personnalité empreinte de disponibilité, souplesse, goût de l’autocritique. Il en retirera les principes thérapiques d' »élasticité technique » et de « tact » qu’il définit comme  » la faculté de sentir avec« .  

Il précise que les mesures de précaution qui résultent de ce principe  » font sur l’analysé une impression de bonté » mais, rajoute – t – il, « la capacité d’exercer cette sorte de « bonté » ne signifie qu’un aspect de la compréhension analytique. Avant que le médecin ne se décide à faire une communication, il doit d’abord retirer pour un moment sa libido du patient, soupeser froidement la situation : en aucun cas il ne doit se laisser guider par ses seuls sentiments. » ( ibid, p.56).

Loin d’incarner un maître, l’analyste ferenczien fait preuve d’une certaine modestie :  » La très vielle coutume des commerçants qui consiste à ajouter à la fin de chaque facture la marque « SE » ( salvo errore), c’est – à – dire  » sauf erreur », serait à mentionner à propos de chaque interprétation analytique. De même, la confiance dans nos théories ne doit être qu’une confiance conditionnelle (…) La modestie de l’analyste n’est donc pas une attitude apprise, mais elle est l’expression de l’acceptation des limites de notre savoir (…). L’unique prétention élevée par l’analyse est celle de la confioance en la franchise et la sincérité du médecin, et à celle-ci la franche reconnaissance d’une erreur ne fait pas de tort« . (S. Ferenczi, ibid, p.59-60).

L’APPORT CONCEPTUEL DE FERENCZI

 L’oeuvre, très diverse, de Ferenczi comporte près de deux cents article. Son étude la plus longue s’appelle « Thalassa, essai sur la théorie de la génitalité » ( Oeuvres complètes , Payot, t. III). Plusieurs articles traitent d’une manière très originale de la notion de traumatisme.

Son apport conceptuel est majeur et étonnamment moderne. Citons notamment :

– l’introjection, mécanisme de défense propre à la névrose, contrairement à la projection paranoïaque.

– la névrose de frustration (1929), résultat d’un accueil inadéquat de l’enfant ( enfant non – désiré, mal accueilli, ou trop bien accueilli, puis délaissé ) qui anticipe sur le « désir comme désir de l’autre » chez Lacan, et sur « l’effort pour rendre l’autre fou » de Harold Searles.

– la notion de la fonction traumatolytique du rêve, élaborée parallèlement à Freud, qui permet de mieux comprendre les rêves répétitifs.

– l’identification à l’agresseur et l’introjection du sentiment de culpabilité de l’adulte, dans la fameuse Confusion des langues entre adultes et enfants, (1933).

– La fragmentation de la personnalité (Zersplitterung), dont le clivage n’est qu’un cas particulier, comme effet de la haine et du terrorisme de la souffrance, qui annonce la « capacité d’être seul » de Winnicott, et les travaux de G. Pankow sur l’image du corps psychotique.  

Ferenczi centre ainsi progressivement sa réflexion clinique sur les effets de la « commotion psychique » qui reprend le fil de l’intuition freudienne première, celle de la causation des névroses à partir d’une séduction réelle. Théorie fameuse baptisée par Freud Neurotica, que celui-ci s’est cru contraint d’abandonner en raison d’une mise en cause, à son avis par trop fréquente, des pères « prétendument » séducteurs)

Il est intéressant de remarquer pourtant à ce propos que dans la conclusion de ces « Trois Essais sur la théorie de la sexualité » Freud avance toujours que « les influences de la séduction peuvent interrompre ou supprimer le phase de latence et que la pulsion sexuelle de l’enfant se révèle alors  ( nous soulignons à la suite de P. Sabourin dans sa préface au t. IV des OC de Ferenczi ) perverse polymorphe« .

La question étant dès lors de savoir comment une attitude perverse, ou du moins inadéquate,  d’un adulte va-t-elle provoquer tel ou tel mécanisme de défense pathologique chez l’enfant, ce que Ferenczi tentera d’explorer par son travail sur les traumatismes précoces oubliés.

LA BROUILLE

A partir du milieu des années 20 des divergences de vues vont progressivement s’amplifier entre Freud et Ferenczi qui déboucheront, en 1932, sur la brouille ouverte qui pourtant n’ira pas jusqu’à la rupture totale (comme ce fut le cas avec d’autres disciples de Freud tels Jung ou Adler).

Le conflit entre les deux hommes porte notamment sur le concept de séduction (Verführung) en tant que dévoiement du désir de l’enfant par la perversité ou « passion » d’un adulte.  et de ses conséquences sur les modalités de maniement du transfert dans la cure.  Ferenczi finit par refuser de méconnaître l’importance du transfert maternel que Freud supportait mal. Dans sa lettre à son élève Hilda Doolittle, il déclare : « Je n’aime pas être la mère dans un transfert cela me surprend et me choque toujours un peu, je me sens tellement masculin. »

Ferenczi dénoncera dans son article « scandaleux » (Confusion de langues, 1933) l’hypocrisie professionnelle de l’analyste indifférent aux traumatismes de son patient et qui redouble les effets du traumatisme infantile, en renforçant la culpabilité introjectée par la victime : »La situation analytique, cette froide réserve, l’hypocrisie professionnelle et l’antipathie à l’égard du patient qui se dissimule derrière elle, et que le malade ressent de tous ses membres, ne diffère pas essentiellement de l’état de choses qui autrefois, c’est-à-dire dans l’enfance, l’avait rendu malade » (OC, t. IV, p. 128).   

Sandor Ferenczi exige du psychanalyste une authentique bienveillance envers le patient : »Les patients ne sont pas touchés par une expression théâtrale de pitié, mais je dois dire seulement par une authentique sympathie. Je ne sais pas s’ils la reconnaissent au ton de notre voix, au choix de nos mots, ou de toute autre manière. Quoi qu’il en soit, ils devinent, de manière quasi extralucide, les pensées et émotions de l’analyste. Il ne me semble guère possible de tromper le malade à ce sujet, et les conséquences de toute tentative de duperie ne sauraient être que fâcheuses. » (ibid, p.129).

Ainsi, grâce à Ferenczi, se fait jour la différence entre « le psychanalyste qui soigne et le psychanalyste qui gouverne » ( P. Sabourin, ibid).

Malgré les divergences et la brouille des dernières années, Freud n’hésitera pas, dans sa notice nécrologique de 1933,  à écrire  que certains des articles de Ferenczi « ont fait de tous les analystes ses élèves« .

Bibliographie 

  • Sandor Ferenczi, Oeuvres complètes en quatre tomes, Science de l’homme, Payot, traduction par l’équipe du Coq Héron :

– Psychanalyse I ( (1908 – 1912)

– Psychanalyse II (1913 – 1919)

– Psychanalyse III (1919 – 1926)

– Psychanalyse IV (1927 – 1933)

  • Sandor Ferenczi, Le journal clinique ( janvier – octobre 1932), Science de l’homme, Payot, traduit par l’équipe du Coq Héron

Anna FREUD 

Psychanalyste anglaise d’origine autrichienne

(Vienne 1895- Londres 1982)

Anna Freud est la dernière – née des enfants de Sigmund Freud qui restera auprès de lui jusqu’à sa mort. Le lien entre le père et la fille l’aurait découragé d’un attachement pour d’autres hommes. Seul enfant de Freud également, à s’être orienté vers la psychanalyse, Anna (analysée par son père) y joua un rôle important. D’abord institutrice, elle a été une des pionnières de la psychanalyse des enfants.

Ses conceptions sur le traitement psychanalytique des enfants s’opposèrent à celles (plus novatrices) défendues par M. Klein. Pour Anna Freud, la psychanalyse des enfants diffère de celle des adultes, car les enfants se refuseraient à « associer » et à communiquer ce qui leur vient à l’esprit et surtout parce que le transfert serait plus difficile, l’enfant étant préoccupé par les relations réelles avec ses parents. Par ailleurs, dans la mesure où le surmoi de l’enfant ne serait pas assez développé pour libérer sans précaution les pulsions refoulées, elle considère qu’il convient de mêler la psychanalyse de l’enfant avec une action éducative.

Sa contribution majeure à la psychanalyse est « le Moi et les mécanismes de défense »  (1936, trad. franç. 1949) où Anna Freud présente les diverses modalités de défense contre les pulsions, sans s’aviser que le Moi a lui – même une fonction de méconnaissance. Ce qui la rattachera à l’egopsychologie où le moi se verra retiré du ça.

Réfugiée à Londres, en 1938, avec son père, A. Freud y fonde en 1951 la Hampstead Clinic, centre des soins, de formation et de recherche en psychothérapie infantile. Elle mit en lumière l’importance du rôle de la mère dans le développement de l’enfant à partir d’observations dans les pouponnières de Hampstead.

 

Elle veilla avec un soin jaloux à l’édition des oeuvres de Freud et à la conservation de ses archives.

Signalons en guise de bibliographie :

– Le Moi et les mécanismes de défense, Paris PUF, 1949

– le Normal et le pathologique chez l’enfant

– le Traitement psychanalytique des enfants, Paris, PUF, 1951

– l’ Enfant dans la psychanalyse