La parole qui guérit

Psychiatre, psychologue clinicien, psychanalyste – Paris 15e

La greffe du langage sur l’humain

Le langage et la parole sont au fondement – même de l’humain qu’ils marquent de leur indélébile empreinte. L’ordre symbolique dénature intrinsèquement la nature humaine pour en faire, selon l’astucieux mot-valise de Jacques Lacan, un « parlêtre ». Tout autant qu’un corps, lieu d’une jouissance, l’homme est aussi le siège du langage qui l’affecte tout autant qu’il lui permet de se dépasser constamment lui-même. Toute la réalité ambiante, externe et interne, est passée au crible du langage et acquiert un sens, bien que toujours, certes, approximatif, ambigu, multiple, voire instable. Avec le langage, l’homme se fait, paradoxalement, d’autant plus opaque à lui même qu’il s’efforce d’illuminer le monde des clartés de son esprit en espérant y comprendre quelque chose … Et ce n’est certes pas la renonciation au labeur, bien souvent difficultueux, de la compréhension du monde, des autres et de soi-même, qui garantirait pour autant quelque clarté, ou quelque bien être durable que ce soit. Le comprendre n’est pas de l’ordre du choix ou du caprice. C’est en quelque sorte, une fatalité … Nous y sommes condamnés au risque de nous y perdre. Si ce n’est que les postures, face à cet incontournable, varient entre la béatitude de qui, installé dans une évidence d’être, croit savoir et l’angoisse de qui sait accepter, ou plutôt reconnaître, de ne pas savoir ( le non-savoir comme limite et aiguillon à la curiosité ) pour, il va de soi, tenter d’en savoir un tant soit peu, ou davantage …

La souffrance psychique et la parole

La souffrance psychique elle – même ( douleur en quête de sens ) est liée à l’impact du langage sur l’esprit humain. Comme si, de n’être pas dit, ou plutôt de n’avoir pas pu être suffisamment bien énoncé, ce qui fuit, ou se cabre face aux rets du langage, s’immisce dès lors dans le corps, ou dans l’esprit qui en sourd, sous la forme aberrante de l’inhibition, du symptôme ou de l’angoisse. Quelque chose, implacablement, demande à être dit et qui, de ne pas pouvoir accéder au langage, se venge en enrayant la fluidité de l’être au monde du sujet. Tel est le pari freudien : foi dans les vertus thaumaturges de la parole. Pas de n’importe quelle parole cependant : une parole adressée, une parole libre, une parole qui, de l’Autre, se voudrait entendue car, foncièrement, elle nécessite de l’être …

De la parole sacrée à la parole qui sauve

Ça, d’une certaine manière les hommes l’ont toujours su : que la parole a des vertus bienfaisantes. Ou que, du moins, elle peut servir à obtenir quelque bienfait… Ainsi de la religion qui établit un lien entre l’homme et le monde invisible à travers certaines modalités, ritualisées, de la parole : prières, chants, suppliques, invocations… Ou bien à travers des gestes symboliques ( cérémonies sacrées aux résonances essentiellement sacrificielles ) qui ont une valeur d’adresse à un Autre, à un « tout Autre » tout puissant ( autant dire : « Dieu » ) dont on s’évertue à décrypter les, sinon muettes, du moins, supposées, réponses.

Un tournant d’importance se produit avec cette idée et cette exigence comminatoire d’un « dire vrai » attendu du pénitent en quête de salut : dire le vrai sur le mal commis en infraction à la loi divine. Et obtenir, de par la qualité même de cet aveu, une purification permettant d’espérer la salvation post mortem.

Une révolution de taille dans les divers régimes de la parole semble avoir lieu autour du Ve siècle ap. J.C. avec l’invention et la codification progressive dans les milieux monacaux chrétiens d’Orient puis d’Occident  (et qui mettra en réalité plus de mille ans à se parfaire) du sacrement de la pénitence qui aboutira en fin de processus à la confession dite « auriculaire » et à la direction de conscience. Dispositifs de parole intime soumis à un régime de vérité, à un « parler vrai », qui annonce à son tour quelque chose d’un tout autre dispositif, qui ne verra le jour, lui, qu’aux confins du XIXe siècle, avec l’invention de la talking cure par J. Breuer et dont S.Freud fera une technique d’écoute et de libération de la parole aux effets civilisationnels « mutatifs » et même proprement bouleversants. La psychanalyse comme procédé thérapeutique, mais aussi comme modalité d’investigation psychique et d’accès à une exigence  (en un sens impitoyable, puisque source d’un radical désenchantement, qui est sans doute le prix à payer pour un surcroît de lucidité ) du vrai, a sans doute, de ce point de vue, une dette à honorer (dette symbolique que Freud lui-même reconnaissait d’ailleurs dans sa correspondance avec le pasteur O.Pfister notamment) envers les procédures d’aveu ( analysés longuement par Michel Foucault, notamment ses Cours au Collège de France ) dont la confession a été sans doute un des plus beaux fleurons, aujourd’hui, il est vrai, résiduel.

La parole coupable et le scrupuleux

Le dispositif de la parole d’aveu, tel notamment qu’il est codifié par le Concile de Trente, favorise l’essor, sinon l’apparition, d’une psycho-pathologie bien repéré quoique restée pour une part mystérieuse et qui est aussi une structure majeure de la personnalité, que Freud appellera « Zwnagsneurose »  ( littéralement : « névrose de contrainte« ), traduit en français par « névrose obsessionnelle« .

Il s’agit là d’une structure majeure du champ des névroses, qui touche cependant à celui des psychoses ( contre quoi elle constitue parfois un barrage ou une récupération ) et à celui des perversions dont elle contient les poussées tant sadiques que masochistes.

Fondamentalement, la névrose obsessionnelle a partie liée avec une libidinalisation massive des processus de pensées ( érotisation de la pensée selon l’expression consacrée ) et avec un désir d’emprise insinuant sur l’autre. La pensée devient un champ de bataille contre des idées obsédantes qui assiègent le sujet obsessionnel et dont le contenu lui semble à la fois étranger et en opposition radicale avec ses propres critères moraux. Des commandements venus de l’Autre (au sens de lieu du langage et de la culture ou « trésor du signifiant« ), intiment au sujet obsessionnel des ordres extrêmes (obscènes, hétéro- ou auto – agressifs notamment), mais qui ne sont nullement xénopathiques, puisque le sujet les considère comme intimement tissés avec la matière même de son esprit ou de sa propre pensée, bien que lui apparaissant en radicale opposition avec ses valeurs morales qui sont le plus souvent élevés et même de très haute tenue… L’un n’est d’ailleurs pas sans rapport, bien au contraire, avec l’autre. D’où des  » contre-pensées » que le sujet produit en contradiction radicale avec ces comminations en provenance de l’Autre, pour lui – même, inadmissibles.

Ce type de fonctionnement mental est repéré très tôt par les théologiens chrétiens d’Ancien Régime sous le nom de « maladie du scrupule » : le « scrupuleux » hante le confessionnal et « donne du fil à retordre » aux confesseurs qu’il harcèle de son zèle perfectionniste de pénitent jamais assuré d’avoir tout à fait satisfait aux exigences du sacrement de la pénitence. D’où notamment des confessions à répétitions et des examens de conscience jamais suffisamment exhaustifs au goût du scrupuleux… Quelque chose manque à chaque fois dans les aveux du scrupuleux pénitent : les mots ne parviennent jamais à épuiser les maux commis en acte ou en pensée… Et, étrangement, le détail relevant d’un péché véniel,  semble tout aussi criminel au scrupuleux que la plus grave des transgressions. La distinction entre péchés véniels et mortels ne tient plus : le scrupuleux se voudrait pur et il s’abîme pourtant dans les méandres infinis du pire : meurtres supposément commis à l’insu de lui-même, blasphèmes qui s’imposent à l’esprit au grand effroi de ce pénitent on ne peut plus contrit. L’ordure voisine avec l’eucharistie, le Christ lui-même n’est pas épargné, qui apparaît dans un appareil d’une obscénité sans nom, à travers parfois des images, ou, plus souvent sans doute, des mots d’autant plus intrus et révoltants pour le sujet scrupuleux ( effrayé par ce qui de la sorte surgit dans son propre esprit, lui, qui se voudrait pourtant si pur, exemplaire et sans tache) qu’infiniment orduriers…

La névrose obsessionnelle chez Jacques Lacan

Jacques Lacan, plutôt que de traiter la névrose obsessionnelle séparément du reste du champ des névroses,  a étudié d’une manière préférentielle, en insistant sur leurs contrastes, le couple : hystérie / névrose obsessionnelle, reprenant le mot de Freud au sujet de la névrose obsessionnelle comme « dialecte de l’hystérie », manière d’affirmer la prévalence de la structure hystérique dans l’ensemble des formes névrotiques (y compris donc dans les névroses phobiques, « actuelles » et obsessionnelles). Il a proposé des formules, des mathèmes, censés rendre compte de la structure de ces névroses de base.

L’hystérie

L’hystérique s’inscrit dans un désir essentiellement insatisfait et irréductible à la demande de l’Autre (A). Le discours de l’hystérique : « S barré (sujet du désir) sur petit a ( objet cause du désir) renvoie au S1 (signifiant maître) sur S2 (savoir) » en rend compte. Son fantasme s’écrit : « a / – phi poinçon de A ». Ce qui signifie que l’hystérie est soutenue par l’absence de phallus, mais nullement par un savoir sur la castration.